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Landsgemeinde: Un seul cœur, une seule âme?

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P1030111.JPGLe ciel est menaçant, les parapluies barrent la vue de l'estrade, d'où les autorités, tête nue, dominent les premiers rangs. La place de la Landsgemeinde est bondée, manifestement trop exiguë pour contenir même la moitié des électeurs du demi-canton des Rhodes intérieures d'Appenzell. Qu'importe le chancelier chante les louages de cette démocratie directe vivante. il est fier du renouveau que vit depuis dix ans le canton le moins peuplé de Suisse.

La population augmente, sa prospérité aussi, ce qui est bon pour l'Etat et le financement de ses projets d'infrastructures, dit-il, après avoir rappelé que les Rhodes doivent leur indépendance conquise contre les abbés de Saint-Gall à leur propre volonté. Merci à vous, liebe Mitbürgerinnen ou Mitbürgern, qui concourez à ce résultats tant par vos impôts que par votre retenu dans la dépense publique. Appenzell, souligne-t-il à l'adresse des invités - le président de la Confédération, le Conseil d'Etat vaudois, l'ambassadeur de Belgique, le président du parlement de Bavière - est le seul canton à ne pas avoir dû imposer à son parlement un frein aux dépenses...

"Le moins peuplé des cantons suisses... Même pas la moitié de mon quartier", fait remarquer le PDC Lionel Ricou, secrétaire du Bureau du Conseil municipal de la Ville de Genève, emmené en course d'école dans ce creuset de la démocratie par son président l'UDC Pascal Rubeli. Au poids de leur représentation à l'Assemblée fédérale, les Appenenzellois pèsent presque cinq fois plus que les Genevois.

On interpelle sans façon l'ancien conseiller national socialiste Jean-Charles Rielle: Appenzell, un modèle pour la démocratie de quartier à Genève? Sourire en coin, l'élu profite de l'arrivée de Didier Burkhalter pour éluder la question. Le président de la Confédération distribue des poignées de main à la ronde qui réjouissent les Suisses de passage. Un huissier portant la cap rouge et blanche, est sur les talons de l'autorité suprême du pays, un parapluie à la main. Points de motards officiels, ni de policiers dans la Hauptgasse sinon ceux plutôt bonhommes attachés à la bonne marche du cortèche.

Des jeunes endimanchés, l'épée en main, se rendent nombreux sur la place. Les filles arborent la carte bleue de citoyenne à la main. La musique embraye une marche lente. Très solennellement marquant un temps d'arrêt à chaque pas, le cortège s'ébranle. Deux brigadiers ferment la marche, mais on n'y repère pas le curé du lieu dont le sermon, deux heures auparavant, avait étrillé les politiciens, notamment ceux qui menacent la démocratie de concordance, une tentative certes imparfaite mais honorable de vivre tous ensemble, comme un seul cœur et une seule âme à l'exemple des premiers chrétiens dont on a lu les Actes. Un sermon fort prononcé quelques semaines après l'acceptation de l'initiative de l'UDC sur l'immigration de masse que les Appenzellois ont largement adoptée.

Saisissant contraste que ce cortège progressant au ralenti tandis que le monde poursuit une course effrénée, plus bas dans la vallée, encombrant les autoroutes en ce retour des vacances pascales. Appenzell est le seul canton à n'en compter aucun kilomètre.

Une fois les citoyens casés sur la place, ainsi que les touristes qui font cercle autour d'eux, séparés par deux cordons et un no man's land, la Landsgemeinde commence. Elle ne va pas durer plus de deux heures. Dans ce laps de temps, on aura élu, au pas de charge, toutes les autorités exécutives et judiciaires du canton, procédé à cinq ou six révisions de la constitution et voté, référendum financier oblige, sur un crédit destiné à réaliser une piste cyclable et un trottoir de 1230 mètres.

Aucun débat, des votes unanimes ou presque à l'image de ceux du Grand Conseil qui a débattu de ces projets dans l'année. On s'interroge sur cette communauté d'intérêt sans faille. Voit-on se réaliser sous nos yeux ce précepte des premiers chrétiens - soyez un seul cœur, vivez comme une seule âme - dont le curé s'est servi durant la messe officielle pour fustiger les fossoyeurs de la démocratie de concordance? Sans doute pas. Il y a d'autres explications. L'une des clés à cette énigme a été donnée dès le début de la cérémonie.

Appenzell est une société encore très homogène. Jusqu'à ses dernières années, a rappelé le chancelier, le canton n'avait pas les moyens d'occuper ses enfants et nombre d'entre eux ont quitté le pays pour s'embaucher ailleurs. Le demi-canton comptait 14'000 habitants en 1910, il en héberge aujourd'hui 15'500. Très peu d'étrangers ont pris racine dans les collines escarpées du nord du Säntis. Appenzell est une corporation de communes, les Rhoden (de rodia, l'espace administratif romain) qui fonctionnent avec leur propre Landsgemeinde. On y règle les affaires au niveau le plus local possible, en famille presque. Ce qui se voit en terme d'aménagement du territoire.

Le pays est constellé de constructions et toutes n'ont pas la grâce des fermes aux façades couvertes de tavillons. Ce mitage vaut la seule intervention critique de l'assemblée: de ce que j'en ai compris, un homme se plaint du surdéveloppement et de ses maux. La crainte de la surpopulation, l'inquiète question d'une croissance sans fin tenaille des bonnes âmes jusqu'en ces lointaines contrées. Il recevra une réponse polie tout en nuances: le passé n'est pas bon parce qu'il est le passé, l'avenir n'est pas meilleur parce que c'est l'avenir, l'homme averti sait tirer profit des deux. Parions que Appenzell AI qui héberge toutes les voitures louées du pays et a adopté ce jour des forfaits fiscaux à 400'000 francs, votera cet automne en faveur de l'initiative Ecopop qui veut limiter la croissance démographique du pays.

Gageons que l'unité de l'assemblée cache des césures sourdes et secrètes, des bosses et des ravins profonds. Ceux du pays réel se voient, ceux du peuple ne se montrent pas sauf exceptions. Une petite communauté craint la dissension, elle la refoule, l'exorciste ou expulse les trop fortes têtes au besoin. Et puis on ne lave pas son linge en public. Les petites Landsgemeinde qui suivent immédiatement la grande et qu'aucun touriste ne photographie montre une diversité des votes et des prises de parole autrement plus libres.

Samedi, deux retraités nous avaient raconté avec passion la célébration des sonneurs de cloches d'Urnäsch dans les Rhodes extérieures, séparées de leurs sœurs en 1592 pour cause de dissensions religieuses.

Les pasteurs, raconte l'enseignant dans un français coloré d'un charmant accent, pas plus que les prêtres ne parvinrent à éradiquer ces figures mythiques, qui à l'heure de l'an neuf, fêté le 13 janvier, en raison du calendrier julien conservé en terres protestantes jusqu'à la révolution française, s'en vont de maison en maison chasser les mauvais esprits (masques hideux à la tolkien) et promettre aux indigènes prospérité et bonheur (chapeaux figurant des scènes heureuses de la vie quotidienne). Les jeunes feraient revivre la coutume plus vigoureusement en ce nouveau temps de déracinement planétaire qui voit la mondialisation remonter jusqu'au plus profond des vallées.

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