Jules-le-Rouge était-il un empoisonneur? (25/05/2021)

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John Genecand, paysan à Bardonnex, a été porté en terre lundi dernier à Compesières par ses amis. Il était un petit peu connu pour ses volailles qu’il présentait au marché concours annuel de Carouge. Il fut un paysan consciencieux. Dans l’hommage rendu, sa soeur et ses neveux ont noté le soin qu’il a mis à semer son blé, à planter ses légumes bien droit, à désherber ses cultures maraîchères à la ratissoire. Comme tous les paysans nés avant guerre, il a rempli le mandat que la population suisse avait confié à l’agriculture: nourrir le pays en produisant du bon lait, de la bonne farine, de belles pommes de terre, de beaux fruits sans taches ni pourriture, des carottes bien droites et des salades bien vertes. 

Les champs de John étaient propres, sans folle avoine, sans vulpin, sans chardons, sans gratterons. Sans bleuets ni pavots non plus. Telle était la campagne de la seconde moitié du XXe siècle, la campagne de nos pères et grands-pères, celle mon père Jules, dit Jules-le-Rouge. Étaient-ils des empoisonneurs, ces paysans nourriciers?

La révolution verte que les paysans d’après-guerre ont mis en œuvre ici et ailleurs reposait sur cinq piliers:

  1. la formation des paysans (À Genève, elle fut l’œuvre des écoles d’agriculture et des CETA, les Centres d’études techniques agricoles, une formation continue sur le terrain, dont mon père Jules Mabut a été un pionnier),
  2. la sélection de nouvelles variétés (Jules fut sélectionneur),
  3. les engrais minéraux, notamment les nitrates (qui donnent ces jours une couleur vert foncé aux céréales),
  4. le défrichage des haies, l’assèchement des marais, les remaniements parcellaires (mon père fut avec feu Paul Charrot l’initiateur du deuxième remaniement parcellaires de Charrot)
  5. et les pesticides, biocides et autres «trucides», dont une armée d’experts, bientôt plus nombreuse que les paysans, dénonce la présence infime dans nos terres, nos champs, nos assiettes, oubliant qu’en toutes choses c’est la dose qui faire le poison. 

Il s’agissait alors de produire et de produire assez de nourriture pour que s’éloignent à jamais la famine et la disette et avec elles la spéculation sur les denrées alimentaires, qui frappaient régulièrement tous les pays du monde et frappent encore durement un trop grand nombre d’entre eux.

Qui a peur aujourd’hui de manquer de nourriture à Genève, en Suisse, en Europe?

Les afffamés du troisième millénaire ne le sont pas en raison d’une incapacité des terres et des paysans à nourrir les humains mais en raison d’une incapacité des humains à cesser de se faire la guerre et à créer assez d’emplois rémunérateurs partout, pour tous.

Je me souviens des mains et du visage jaunes de mon père quand il traitait ses blés au fameux 2-4-D (qui fut aussi largement utilisé au Vietnam sous le nom d’agent orange). Je me souviens des mains et du visage noirs de mon père, quand il semait les scories sur ses champs. Je me souviens des mains et du visage blancs de mon père quand il traitait les pommiers et ses poiriers - entre 12 et 15 fois - dans la saison. Je me souviens  des mains et du visage bleus de mon père quand il traitait ses vignes à la bouillie bordelaise (un traitement «bio» qui ne sera pas interdit car considéré comme non synthétique mais qui pollue largement les sols de nos vignobles au point d’en interdire l’usage pour les autres cultures et d’en exiger la dépollution lorsqu’un terrain viticole devient constructible).

Les filtres de Jules était le tabac de ses clopes sans filtre, des Texas, puis des Boyard, papier maïs, puis des Gauloises bleues. Parfois des Gitanes. 

Avec le recul, je me demande si Jules, dit Jules-le-Rouge, était un empoisonneur. Comme Marcel, André, ses cousins avec qui il a fait entreprise commune. Comme Pierre-Louis, Marcel et Henri, des paysans de Troinex avec qui il avait par la suite créé une «Cuma», une communauté d’utilisation des machines agricoles. Comme tous les paysans d’alors à qui la Confédération disait: Produisez, produisez, on s’occupe du reste. 

La révolution verte a nourri le pays. Trop d’ailleurs, très vite des surproductions sont apparues: les montagnes de beurre, les tomates dont les Valaisans  déversaient les invendus dans le Rhône. Quelques-unes furent lancées par mon père sur le Palais fédéral au début des années soixante*.

Aujourd’hui, le monde a considérablement changé. Les traitements sont raisonnés depuis des années, comme la prise des médicaments. Les paysans observent leurs champs, comptent les ravageurs, dépistent les attaques cryptogamiques et n’interviennent que lorsque des seuils sont dépassés. Les contrôles sont serrés.

Les deux initiatives antiphytosanitaires, soumises au vote des Suisses et des Cantons le 13 juin prochain, ont déjà atteint leur but: bien faire, mieux faire. Les accepter pourrait même être contreproductif. Les milieux agricoles et les vulgarisateurs des bonnes pratiques agricoles ont toujours travaillé à réduire l’usage des pesticides. Les grands distributeurs, qui ont compris que leurs marges bénéficiaires seraient plus juteuses avec des aliments bios plus chers, exercent aussi une pression pour réduire l’usage des pesticides. 

Reste la peur irraisonnée qu’on instille dans la tête des consommateurs. L’exemple le plus flagrant qui n’a rien à voir avec les pesticides est la date de péremption des aliments qui font que nombre de consommateurs jettent de la nourriture, alors qu’elle est encore consommable sans risques pendant des jours et même des semaines pour certains produits. 

 

50BB564D-D9C3-4FEC-A415-5B62D643C64F.jpeg* Cet épisode ne fut pas la raison qui a valu à Jules d’être nommé Jules le Rouge. La raison fut le dépôt par l’alors député PDC au Grand Conseil genevois d’un projet de loi pour fiscaliser une partie de la plus-value foncière qui tombait dans l’escarcelle des paysans propriétaires dont les terres devenaient constructibles par le fait d’un seul vote du Grand-Conseil. Le projet échoua à l’époque. Il est aujourd’hui en vigueur par le biais de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire. Feu Michel Baetttig, qui fut rédacteur en chef de La Suisse, dans ses deux ouvrages «Ceux qui font Genève» de1977 et1988 attribue cette étiquette de « Mabut le rouge » aux idées et lectures d’un indépendant nourri dans sa jeunesse par la Jeunesse agricole catholique.

 

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