Déflagration: Stromboli et nostalgiose suisse (29/08/2020)

deflagration.jpgLe Stromboli émerge solitaire à quelques encablures de Lipari, entre Naples et la Sicile. Le volcan éructe toutes les 20 minutes quelques tonnes de magma incandescent. La lave fumante dévale en blocs et pierraille la Sciara del Fuoco et va se perdre dans la mer tyrrhénienne, un spectacle féerique et confondant à la nuit tombée, quand le ciel immense couvre la planète de sa coupole étoilée. Rarement inquiétant. 

Imagine-t-on sous nos pieds les fours de Vulcain brassant la roche en fusion, œuvrant à la dérive des continents, triturant dans des creusets infernaux les atomes du tableau périodique, où bourgeonnent des amalgames cristallins ou amorphes, nos Alpes?

Quelle est la part de ces feux profonds dans la température de la terre et des eaux qui portent la vie depuis deux ou trois milliards d'années, des millions de microbes, de virus, de mousses, d'herbes, de champignons, d'insectes, d'animaux à sang froid et chaud, selon leur espèce, qui peuplent la surface. Et nous aussi, seul représentant d'une espèce intelligente. Notre poids est infime sur cette planète, notre épaisseur aussi fine que la pruine qui embellit les prunes et les raisins à la fin de l'été.

Pourtant, notre puissance écervelée serait telle, depuis quelques décennies, que nous serions à la veille de détruire ce que il faut rêver, selon la doxa en cour, comme un paradis perdu, un Jardin que nous aurions dévoyé, oublieux que la nature est gaspilleuse et destructrice. Sans état d'âme.  

Sans état d'âme, nous consommons, nous forniquons, comme Corderey, dont Serge Bimpage narre six mois de la vie dans son dernier roman "Déflagration". Julius Corderey est un professeur d'histoire de notre université de Genève, en quête de vérité, auréolé des Palmes académiques pour une "Ile au milieu de l'Europe", un ouvrage qui a fait date, mais dont on ne sait pas grand chose. 

De Lipari, où il séjourne parfois, Bimpage peut voir le panache du Stromboli. Déflagration ponctue chacun de ses 54 chapitres d'autant de surprises et coups de théâtre ou presque , régulier comme le volcan de l'archipel éolien.

Au début, Corderey se fait larguer par sa femme, la riche Inès, qui lui vaut d'habiter sur l'huppé coteau de Cologny. Elle s'est amourachée de son assistante qui est, découvre-t-il abasourdi, un transsexuel russe et meurt opportunément sans raison. Le professeur se découvre sans amis, retourne dans l'appartement que sa mère, placée dans un EMS luxueux, a laissé vacant, se fait piéger par une de ses étudiantes qui le poursuit pour agression sexuel. Son monde s'effondre. Ses histoires de fesses n'y changent rien. Assez banales, elles paraissent occuper le quotidien des urbains désorientés du Petit-Pays, en panne de grands projets et de grands hommes

Survient l'éruption surréaliste d'un volcan au nord de la Suisse. 

Un gros morceau de magma colmate le cours du Rhin. Les eaux montent, inondent le plateau. Un scénario très improbable. Le déversoir du Léman, le Fort de l'Ecluse, n'est pas obstrué - le romancier n'en parle pas. Or l'altitude du canal d'Entreroches, le point haut du canal qui devait relier le Rhône au Rhin, culmine à 450 m. Zurich - 408 mètres - et Bâle sont sous l'eau mais pas Berne - 508 m - ni Fribourg ni le Jura.

Mais un roman n'a que faire des vraisemblances. Ce qui compte c'est le jus, le jeu, le je, le Julius. On se laisse donc emporter à Marmotence, au Pays-d'Enhaut où Corderey se confine et goûte, un peu alarmé tout de même, à la quiétude des cimes et aux souvenirs de son enfance, sous les yeux de sa mère entre temps décédée. Mélie est omniprésente, son portrait veille sur le chalet et son occupant déraciné. 

L'eau monte. Les gens du nord du Petit-Pays migrent sans cris dans le réduit alpin. Des réfugiés, des étrangers? Corderey se plie de mauvaise grâce à l'exercice de l'accueil. Les habitants sont frappés de nostalgiose. Une version moderne de la nostalgie, analogue celle dont souffraient les mercenaires suisses, au point qu'on leur interdisait de chanter le ranz des vaches. "Jadis dirigée vers un passé regretté, cette affection concerne ici un futur qui nous était promis", diagnostique le docteur Bensur.

"La nouveauté, poursuit-il un peu abruptement, c'est qu'aucune loi morale, aucune tradition ne nous indique comment nous conduire. Jadis, la norme c'était l'ordre, la discipline, en un mot la culpabilité. De nos jours, tout repose sur l'initiative personnelle. Personne ne nous dit plus ce que nous devons faire. C'est pour cela que nous nous sentons perdus. Les hommes ne se sentent plus à la hauteur. Incapables de sentir le poids de leur vie entre leurs mains, il sont découragés, abouliques, et anhédoniques." Pas de médicament contre la nostalgiose sinon ne pas rester là à rien faire. Et le bon docteur de suggérer au syndic: "Peut-être pourriez-vous organiser un débat sur le réchauffement climatique. Après tout, ce qui nous arrive vient de là. C'est un traumatisme. En parler serait un début de guérison." Bimpage ne manque pas d'imagination pour tenir son lecteur en haleine dans ce récit dont on se demande où il nous conduit. 

L'armée finit par percer le bouchon de lave, l'eau reflue, le Petit Pays retrouve ses marques. Corderey profite de son exil pour achever "L'avenir d'une exception", la suite d'une "Île au milieu de l'Europe", dont l'essentiel est pillé dans les notes de sa défunte assistante, aventure éphémère de Inès, son gouvernail qu'il doit reconquérir.

Un plagiat? Une illumination. Rien ne sera plus comme avant. Étrange écho prémonitoire d'un roman écrit avant la présente pandémie. Le professeur qui croyait à la vérité historique bascule dans la fable du temps présent, la peur climatique, organise dans son village un Forum de Davos de la collapsologie, sans suite, se réjouit que la jeunesse se mette en marche, accepte les excuses de l'étudiante qui a failli le dégrader et l'envoyer en prison, devient directeur du département d'histoire et retrouve Inès comme si de rien n'était. Un final un peu convenu, précipité. Trop court à l'aune d'un roman original, un peu Janus, dont les 250 premières pages auraient pu être resserrées. Comme cette note et son propos liminaire. 

 

NB: Jacques Pilet a publié une critique de Déflagration sur Bon pour la Tête. 

 

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